Jean-Claude Schotte

Feb 122017
 

Le fétichisme des chiffres

(Des mots et des actes 4)

 

Pour promouvoir la psychothérapie « scientifique », chose qui n’existe pas, ses avocats n’hésitent pas à faire appel aux chiffres : les statistique en particulier, ça fait très sérieux. Et cela impressionne le public laïc, des législateurs par exemple qui n’ont la plupart du temps au fond aucune idée de ce que la recherche scientifique concrète exige.

 

Ces laïcs croient par exemple que ce qui est scientifique est vrai, sans plus, alors que toute vérité scientifique est au contraire une vérité extrêmement conditionnelle : telle ou telle hypothèse (je dis bien hypothèse, donc proposition, et non praxis, donc acte) est vraie mais seulement à la mesure d’une procédure précise. Cette dernière a été conçue par un chercheur en fonction de ses questions et ses hypothèses : il crée des conditions expérimentales que l’on ne retrouve quasiment jamais telles quelles quand on a affaire à du phénomène en dehors d’un laboratoire.

Quant aux chiffres, il faut les questionner, examiner leur pertinence, ne fût-ce qu’en demandant ce qui est chiffré et ce qui ne l’est pas, qui a décidé ce qu’on quantifie, quel est son point de vue, et quelles questions cette prise de position empêche de poser ou présuppose résolues. On a parfois l’impression qu’il suffit de donner quelques statistiques pour que des gens pourtant doués d’une faculté de juger, suspendent toute réflexion propre. Ils réagissent comme si les chiffres étaient la réalité, toute la réalité, rien que la réalité : ils fétichisent les chiffres. Et ils oublient que ces chiffres eux-mêmes ne dictent pas comment s’y prendre à partir de là, qu’il y a un gouffre entre ceux-ci et les actes à poser dont les conséquences ne sont pas chiffrables ‒ sauf dans les fantaisies des spécialistes de l’ingénierie sociale, ceux que Hannah Arendt, dans ses réflexions sur les Pentagon Papers, appelait « les spécialistes de la solution des problèmes ».

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Feb 062017
 

« La médecine n’est pas une science mais un art »

(Des mots et des actes 3)

Certains psychothérapeutes prétendent exercer la psychothérapie « scientifique ». Et ils prétendent même exclure certains collègues de l’exercice du métier de psychothérapeute au nom de la « science » qu’ils sont eux capables d’administrer mais pas les autres. Au meilleur des cas, ils se trompent de registre, sans conséquences, au pire des cas, ils s’autorisent d’une imposture.

Mon médecin de famille est plus malin ‒ et infiniment plus honnête. Fort d’une longue expérience de plus de 30 ans, il me dit un jour ceci : « La médecine n’est pas une science. C’est un art. Et ça devrait être un art individuel ». C’est-à-dire : elle devrait être exercée par un individu pour un individu. Voilà une position raisonnable, sans prétentions excessives, réaliste aussi, sans tromperie, sans aucune dissimulation. Est-ce dire que mon médecin n’a pas été formé aux sciences biologiques, à l’étude de toutes sortes de fonctionnements et dysfonctionnements dont il voit les retombées chez ses patients ? Non. Prétend-il alors être un artiste qui produit des œuvres d’art ? Non, bien sûr que non.

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Jan 302017
 

La prétention au pouvoir au nom de la science

(Des mots et des actes 2)

Un scientifique est un scientifique, sans doute. Et on peut même expliciter ce que cela signifie, en interrogeant sa façon de formuler et de mettre à l’épreuve des énoncés qui expliqueraient certains phénomènes qui ne peuvent être ces phénomènes–là, « certains » phénomènes et pas d’autres, qu’à la condition d’avoir été cernés et construits dans un ordre de raison, eu égard à une causalité présumée spécifique et autonome.

Un psychologue peut ainsi être un scientifique et pratiquer la recherche scientifique psychologique, si tant est que la psychologie ait un certain objet de recherche, une ou des causalités psychiques, qui lui soient propres ‒ question qui mérite déjà toute une discussion en soi, et qui implique notamment le départage du champ sociologique et du champ psychologique.

On remarquera d’ailleurs que bon nombre d’écrivains, romanciers et dramaturges notamment, sont de très fins psychologues, sans jamais prétendre pratiquer la psychologie scientifique. On aurait tort de croire aujourd’hui qu’ils ne puissent rien nous apprendre au sujet des humains qu’ils mettent en scène à travers leurs personnages. Il y eut même un temps où la lecture d’œuvres littéraires était jugée, et à mon sens à juste titre, une des formations indispensables aux futurs psychiatres, tout autant que d’autres formations, d’ordre biologique, psychopathologique et clinique.

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Jan 242017
 

Les déclarations solennelles ‒ après-coup

(Des mots et des actes 1)

Dans le Land du 23 décembre 2016, M. Peter Feist consacre un article très critique, Der ganz normale Wahnsinn, au fonctionnement de certaines personnes au sein du Conseil Scientifique de Psychothérapie.

Dans le Land du 6 janvier 2017, M. Gilles Michaux, une des personnes visées, utilise son droit de réponse, mais pas pour répondre aux critiques massives à son adresse (voir la Gegendarstellung en bas de page). Être accusé en tant que représentant d’une corporation (Zunft) de pratiquer le népotisme (Vetternwirtschaft), ça n’est pas rien. Ne pas y répondre est pour le moins curieux. Quoiqu’il en soit, il s’arrête uniquement sur le dernier paragraphe de l’article, somme toute secondaire, même si ces quelques phrases en fin d’article illustrent bien une certaine manière d’exercer le pouvoir.

Il clarifie ainsi dans sa Gegendarstellung non son attitude dans le Conseil scientifique de psychothérapie à l’égard des psychiatres, mais celle qu’il occupe à l’égard de la « Psychoanalyse », ou de ce qu’il appelle aussi la « psychoanalytische Therapie » ou encore « psychodynamische Verfahren ». Les trois désignations ne sont pourtant nullement synonymes, et on ne peut les utiliser indistinctement sans méconnaître la psychanalyse, sa formation spécifique, ses pratiques, ses théories, son épistémologie, sa manière de construire du social, et son éthique.

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Mar 112015
 

(L’interview qui suit a paru dans le Tageblatt du 23 février 2015. Les propos ont été recueillis par Luc Laboulle.)

notAcouchTageblatt: Das Parlament wird über ein neues Gesetz abstimmen das den Beruf des Psychotherapeuten etabliert und gleichzeitig auch regulieren und besser schützen soll. Braucht Luxemburg eine solche Regelung?

Jean-Claude Schotte: In den Medien wurde in den letzten Monaten viel Panik verbreitet. Es wurde von Scharlatanen gesprochen, die Geld ergaunern wollten. Die Gesundheitsministerin hat sogar noch einen drauf gesetzt, als sie vor zwei Monaten im Fernsehen behauptete, ohne Reglementierung würden die Scharlatane aus dem Ausland nach Luxemburg kommen. Doch ich frage mich, wo die Zahlen sind, die dies belegen? Wo sind die Studien, die beweisen, dass es so viele gefährliche Scharlatane gibt? Die einzige Organisation, die über Zahlen verfügt, ist die “Patientevertriedung“, die zwei bis drei Beschwerden pro Jahr zählt. Das ist sehr viel weniger als die Beschwerden über Ärzte, deren Beruf gesetzlich reglementiert ist.

Tageblatt: Wie ist die Situation in anderen europäischen Ländern?

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