Jan 242017
 

Les déclarations solennelles ‒ après-coup

(Des mots et des actes 1)

Dans le Land du 23 décembre 2016, M. Peter Feist consacre un article très critique, Der ganz normale Wahnsinn, au fonctionnement de certaines personnes au sein du Conseil Scientifique de Psychothérapie.

Dans le Land du 6 janvier 2017, M. Gilles Michaux, une des personnes visées, utilise son droit de réponse, mais pas pour répondre aux critiques massives à son adresse (voir la Gegendarstellung en bas de page). Être accusé en tant que représentant d’une corporation (Zunft) de pratiquer le népotisme (Vetternwirtschaft), ça n’est pas rien. Ne pas y répondre est pour le moins curieux. Quoiqu’il en soit, il s’arrête uniquement sur le dernier paragraphe de l’article, somme toute secondaire, même si ces quelques phrases en fin d’article illustrent bien une certaine manière d’exercer le pouvoir.

Il clarifie ainsi dans sa Gegendarstellung non son attitude dans le Conseil scientifique de psychothérapie à l’égard des psychiatres, mais celle qu’il occupe à l’égard de la « Psychoanalyse », ou de ce qu’il appelle aussi la « psychoanalytische Therapie » ou encore « psychodynamische Verfahren ». Les trois désignations ne sont pourtant nullement synonymes, et on ne peut les utiliser indistinctement sans méconnaître la psychanalyse, sa formation spécifique, ses pratiques, ses théories, son épistémologie, sa manière de construire du social, et son éthique.

Permettez-moi de réaffirmer sans ambages ce que j’ai déjà affirmé dans un Post du 29 octobre 2014. Au début de l’automne 2014 plusieurs associations professionnelles se réunissaient à l’initiative de la Société luxembourgeoise de psychiatrie, de psychothérapie et de pédopsychiatrie (la SLPPP) pour discuter du projet de loi visant la réglementation de la profession de psychothérapeute au Luxembourg. En tant que psychanalystes nous avons pu y expliquer que la psychanalyse était condamnée à disparaître au Luxembourg si le projet de loi était adopté tel quel. Et dans ce contexte, un des trois représentants de la Société luxembourgeoise de psychologie (SLP), M. Michaux, nous a répondu, à nous psychanalystes : « Vous serez alors la dernière génération », exactement cela, ni plus ni moins.

Cette petite phrase n’équivaut nullement à une manière de « représenter » les choses de ma part, il n’y a là aucune « Form der Darstellung » contrairement à ce qu’il suggère aujourd’hui, mais seulement la citation littérale de ce qui a été dit, mot à mot. Ces mots ne signifient en tout cas pas qu’il y aura encore des psychanalystes après nous au Luxembourg. Peut-être y aura-t-il une place pour les psychothérapeutes à orientation psychodynamique, mais plus pour les psychanalystes à proprement parler. Il n’y en aura plus. Schluss, einfach Schluss damit.

Ce que je peux également affirmer sans ambages est que tout ce qu’il expose après dans sa Gegendarstellung n’a été dit par aucun des représentants de la SLP, ni de loin ni de près, ni lors de la même réunion ni depuis, dans les médias luxembourgeois notamment.

Pendant ladite réunion, ces représentants étaient bien trop occupés par autre chose : 1. le combat contre les « astro-psychologues » (sic) au nom des « bons » psychothérapeutes (sic) qui n’étaient selon aux autres que les psychothérapeutes « scientifiques » (sic encore) et 2. la poursuite de leur propre agenda, à savoir l’obtention par les psychothérapeutes au départ psychologues du droit d’établir des diagnostics et de prescrire des traitements psychothérapeutiques au même titre que les psychiatres ou les médecins.

Ils ne semblaient pas vraiment s’intéresser à l’inquiétude de tous les autres : l’anéantissement de la saine diversité des espèces dans le jardin des psychothérapies, la disparition notamment de la psychanalyse. Tout au plus voulaient-ils éventuellement assouplir les conditions d’accès au métier de psychothérapeute pendant une phase de transition. Mais après ? Pas question.

Toujours dans la même perspective, ils ont par ailleurs, sur la scène publique, préféré faire l’éloge de la psychothérapie « scientifique » apprise à l’université, en particulier à l’Université du Luxembourg, et adopter un discours alarmiste contre les charlatans, sans d’ailleurs jamais prouver qu’il y en avait en quantité dangereuse au Luxembourg.

 

Quoi qu’il en soit, M. Michaux nous fait maintenant comprendre ce que la phrase quand-même un peu embêtante car réellement prononcée à l’époque signifie.

Il explique sa position, aujourd’hui ‒ après coup. Too little, too late, puisqu’il parle quand les jeux sont faits. C’est-à-dire : longtemps après l’adoption d’une loi réglementant la psychothérapie. Cette loi, il est vrai, est partiellement différente du projet initial de loi, mais problématique quand-même parce qu’elle crée une insécurité juridique manifeste pour nombre de praticiens en opposant un peu péremptoirement une chose et une autre : les « difficultés courantes » d’une part et « un trouble mental », « des perturbations comportementales » et « tout autre problème entraînant une souffrance ou une détresse psychologique » d’autre part, ou si l’on veut, les gens ordinaires d’une part et les malades d’autres part.

On remarquera au passage que c’est exactement ce genre d’opposition que la psychanalyse a l’habitude de critiquer et d’examiner. Ainsi Freud déclare déjà que la pathologie, qui ne diffère au niveau des processus en cause en rien de la normalité, loin de constituer un autre domaine que la vie saine, est plutôt le domaine par excellence à étudier pour comprendre ce qu’un fonctionnement sain implique implicitement, sans qu’on s’en rende compte.

 

M. Michaux estime se limiter à énoncer une « sachliche Einschätzung » quand il éclaircit le sens d’une phrase qu’il dément pourtant avoir prononcée. Il ne ferait que constater les conséquences de la loi, « dass Psychoanalytiker nur dann noch psychoanalytische Therapie bei krankheitswertigen Störungen durchführen dürfen, wenn sie als Psychotherapeut anerkannt sind. Folglich besteht aufgrund des Gesetzes für einige Psychoanalytiker letztmalig die Möglichkeit der Ausübung von Psychoanalyse bei krankheitsbedingten Störungen ohne psychologische oder medizinische Grundausbildung in Luxemburg ».

Vraiment ?
Il parle comme si la loi c’était la loi, comme si la loi existait sans législateur, et comme si celui-ci légiférait sans contexte, sans avoir été poussé à légiférer par certaines gens qui l’ont informé mais tout autant désinformé. Et il se trompe.
Aucune loi ne surgit dans le vide. En tant que président de la Société luxembourgeoise de psychologie (SLP), M. Michaux lui-même et son collègue psychologue M. Steffgen ont fait du lobbying pendant des années auprès du ministère pour qu’une loi qui réglemente le champ de la psychothérapie soit mise à l’agenda, rédigée au ministère et finalement votée par les députés luxembourgeois. Or cette loi consacre institutionnellement un monopole corporatiste là où seul le pluralisme est chose raisonnable et efficace. C’est une loi inspirée par une logique de l’exclusion et un refus de reconnaître les compétences bien réelles d’autrui qui ne serait ni psychologue ni médecin au départ, ni formé à la manière singulière du programme de psychothérapie de l’Université du Luxembourg.

 

Mais qu’à cela ne tienne ! Il déclare avoir toujours plaidé, «aus fachlicher und wissenschaftlicher Sicht» pour la reconnaissance de l’approche psychodynamique, y compris la psychothérapie psychanalytique.

Vraiment ?
Quelle malheureuse coïncidence que la SLP n’ait pas voulu signer une lettre commune adressée à la Ministre et signée par les psychiatres, les médecins généralistes, les systémiciens et les psychanalystes pour que la loi qui réglemente le métier de psychothérapie soit élaborée dans une perspective inclusive et tolérante. C’est-à-dire : non pas pour programmer l’exclusion des collègues bien formés mais autrement et à partir d’autres bases, mais pour organiser, par la seule réglementation du port du titre de psychothérapeute, le remboursement des soins psychothérapeutiques.

Quelle curieuse coïncidence encore que le nom de M. Michaux figure sur la liste des professeurs invités qui participent à l’Université du Luxembourg à la formation des psychothérapeutes dits « scientists practitioners », ceux qui pratiquent la psychothérapie scientifique. C’est curieux, puisqu’on ne veut dans le département de psychologie de l’Université surtout pas entendre parler de psychanalyse, et cela depuis longtemps. On y estime que la psychanalyse n’a rien à offrir qui soit scientifique et qu’elle est juste bonne pour un département de philosophie, ou pourquoi pas, d’histoire, d’histoire des idées par exemple. Diverses personnes, qui sont eux de véritables avocats de la cause de la psychanalyse, peuvent confirmer que c’est cela qui leur a été dit dans ce département.

On notera déjà ici que la psychothérapie « scientifique » est une chose qui n’existe pas dans la mesure où la scientificité n’est jamais la propriété d’une praxis où des gens se rencontrent, mais uniquement d’un certain type d’énoncés explicatifs. Prétendre le contraire, relève du bavardage idéologique et n’a d’autre but que de faire taire ceux qui pensent et pratiquent autrement. J’y reviendrai.

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