Jan 302017
 

La prétention au pouvoir au nom de la science

(Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 2)

Un scientifique est un scientifique, sans doute. Et on peut même expliciter ce que cela signifie, en interrogeant sa façon de formuler et de mettre à l’épreuve des énoncés qui expliqueraient certains phénomènes qui ne peuvent être ces phénomènes–là, « certains » phénomènes et pas d’autres, qu’à la condition d’avoir été cernés et construits dans un ordre de raison, eu égard à une causalité présumée spécifique et autonome.

Un psychologue peut ainsi être un scientifique et pratiquer la recherche scientifique psychologique, si tant est que la psychologie ait un certain objet de recherche, une ou des causalités psychiques, qui lui soient propres ‒ question qui mérite déjà toute une discussion en soi, et qui implique notamment le départage du champ sociologique et du champ psychologique.

On remarquera d’ailleurs que bon nombre d’écrivains, romanciers et dramaturges notamment, sont de très fins psychologues, sans jamais prétendre pratiquer la psychologie scientifique. On aurait tort de croire aujourd’hui qu’ils ne puissent rien nous apprendre au sujet des humains qu’ils mettent en scène à travers leurs personnages. Il y eut même un temps où la lecture d’œuvres littéraires était jugée, et à mon sens à juste titre, une des formations indispensables aux futurs psychiatres, tout autant que d’autres formations, d’ordre biologique, psychopathologique et clinique.

Le plus important ici est toutefois ailleurs. Il consiste à prendre acte d’un distinguo crucial : l’explication scientifique, c’est une chose, l’exercice du pouvoir, c’en est une autre.

Il faut en effet surtout se méfier quand ce psychologue déclare que le psychologue qu’il est, agit en scientifique lorsqu’il agit, et n’agit qu’en scientifique seulement. Je dis bien agit, c’est-à-dire quand au lieu de rendre le réel intelligible conceptuellement, il s’affirme dans le champ social. Il faut en particulier prendre ses distances critiques lorsque ce psychologue prétend réclamer l’exercice exclusif d’un métier parce qu’il est un scientifique alors que d’autres ne le seraient pas, c’est-à-dire : lorsqu’il prétend exercer le pouvoir au nom de la science. Car exercice du pouvoir il y a, non seulement envers des collègues potentiels qui sont aussi des concurrents éventuels privilégiant d’autres manières d’agir, mais plus encore dans le rapport de service lui-même à autrui, à savoir : dans la relation nécessairement asymétrique entre un psychothérapeute et ses patients.

Là, le risque d’abus de pouvoir est réel, et d’autant plus que l’on méconnaît où le service que l’on preste se situe : accompagner quelqu’un en difficulté, voire guérir des malades, c’est tout autre chose qu’effectuer une construction théorico-empirique ou théorico-expérimentale.

Certaines gens ne s’en rendent pas compte, sans mal, d’ailleurs.

D’autres ne s’en rendent pas compte et ils interviennent, au nom d’un savoir qu’ils croient avoir. Par exemple au nom d’un savoir rudimentaire, naïf, pas très élaboré, peu critique. Ou encore au nom d’un savoir discutable dans notre société mais certainement pas dans d’autres sociétés qui en reconnaissent l’autorité ainsi que nous l’apprend l’ethnopsychiatrie. Il arrive qu’ils fassent des dégâts malgré leurs meilleures intentions, mais il arrive également que ce qu’ils font marche. Eh oui.

Et puis, il y en a d’autres encore, et ce sont à mon sens les pires. Ils ne s’en rendent peut-être pas compte, du risque d’abus de pouvoir propre au fait d’occuper certaines positions. Mais ils abusent, en fondant leur prétention au pouvoir sur une imposture. Ils jouent sur les apparences.

Ils déclarent que les psychothérapeutes qu’ils sont, des « scientist practitioners », exercent la psychothérapie « scientifique », comme si les psychothérapeutes et leurs patients n’étaient pas là en personne lorsqu’ils se rencontrent. Comme si le rapport entre un psychothérapeute et un patient était une chose réductible à sa seule positivité, sans envers inconscient, sans profondeur structurale. Ils parlent de leurs interventions comme si le psychothérapeute et son patient n’étaient pas perpétuellement exposés aux effets suggestifs d’un rapport imaginaire d’une part et comme s’ils n’occupaient pas chacun quantité de positions diverses, sans nécessairement le savoir, dans des histoires en train de se faire d’autre part.

Ils recommandent leur savoir-faire comme si les paroles elles-mêmes, échangées dans pareil contexte entre des agents, entre des acteurs sociaux, n’étaient pas des actes dont le sens reste à établir communément ‒ et cela sans aucune garantie d’y parvenir.

Or ces paroles sont des actes, au sens fort du mot.

Ce ne sont pas des propositions scientifiques qui expliquent un fonctionnement.

Et ce ne sont pas non plus des outils dont le fonctionnement objectiverait des formules mathématiques servant à écrire sans reste ni ambiguïtés des lois comme celles de la physique classique. Ces paroles ne sont donc pas des outils maîtrisables, des outils dont le mode d’emploi incorporé dicterait des gestes techniques précis, garants d’une efficience sans faille. J’y reviendrai.

Voilà l’imposture. Et voilà des confusions allègrement propagées pour essayer de s’arroger le privilège exclusif d’exercer un métier. Quel gâchis.

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