Mar 282017
 

La logique des maladies : hommage à Marcel Mauss

(Des mots, des ouvrages, des actes et des normes)

 

Le « fait social total »

Le praticien, en tant que clinicien qui rencontre des gens qu’il n’a jamais vus auparavant et qu’il ne connaît pas, est inéluctablement confronté à quelqu’un d’autre. Je ne vois pas du tout comment il pourrait lui être utile de forclore la rencontre et chercher à établir un diagnostic d’ordre statistique en utilisant des questionnaires standardisés.

 

Mais quelle attitude peut-il adopter ? Vaste question.

Mais on pourrait argumenter que l’attitude du clinicien n’est pas étrangère à celle que prône Marcel Mauss en tant qu’ethnographe. Celui-ci part du principe qu’il y a de l’altérité, donc une distance au fond énorme à franchir, petit à petit, par immersion dans un monde étranger qu’il faut tenter de s’approprier sans aucune forme de projection, sans anachonisme, anatopisme ni anastratisme, par exemple à la manière de Maurice Leenhardt qui a longtemps séjourné et travaillé chez les Canaques en Nouvelle-Calédonie[1].

Mauss propose et demande de s’intéresser au « fait social total » [2]. En tant qu’ethnographe il n’isole pas le droit de l’économie, ni l’économie du fait religieux, des règles d’alliance, du système des obligations, des techniques du corps, des croyances et cetera. Il essaie d’embrasser tous les champs de l’interaction humaine sans en privilégier un seul, dans le but de comprendre la manière d’être d’une communauté, manière d’être propre à un temps, un espace, un milieu.

Une compréhension qui n’est jamais qu’une espèce de compréhension

On aurait tort de croire que le clinicien qui rencontre quelqu’un, n’ait pas lui aussi à faire à un « fait social total », même s’il n’a en face de lui qu’un individu en chair et en os, car sociologiquement parlant, cet individu est un être singulier qui appartient à une communauté, mais aussi un être de communauté qui est capable de se singulariser.

Que l’on pratique la biographie ou l’ethnographie, que l’échelle de grandeur change, n’est pas ce qui importe. Ce qui compte, c’est que le chercheur prenne ses distances par rapport à lui-même dans la mesure du possible. Et pour faire cela, il faut qu’il cherche mais sans trop savoir d’avance ce qu’il cherche. C’est paradoxal, mais c’est comme ça. Tout clinicien digne de ce nom ‒ je ne suis pas neutre en la matière ‒ cherche, effectivement, mais sans trop savoir ce qu’il y a lieu de trouver. Il ne formate pas ceux qu’il accueille. Il ne les dépersonnalise pas.

Je crains que les statisticiens, ceux du DSM en particulier, ne soient pas de bons élèves de Marcel Mauss. Mais je suis sûr aussi qu’ils s’en fichent complètement. Les psychanalystes en revanche n’excluent jamais quoi que ce soit lorsqu’ils rencontrent un analysant : tout compte, a priori. Et ils invitent l’analysant à en faire autant, ne rien exclure, a priori. Tout mérite une attention, « flottante » comme on dit quand on est psychanalyste.

Mais cela ne veut pas dire que tout compte autant, a posteriori. Ce qui a été au passé, au regard de l’avenir personnel de l’analysant, n’est rien en soi : ce n’est jamais que ce qui aura été, c’est des choses à remettre en place autrement. L’historien qu’est l’analysant, si vous voulez, est alors un acteur, dans sa propre vie, mais pas le seul, évidemment.

Un des enjeux du travail clinique psychanalytique consiste à mettre l’analysant lui-même en état de réaménager « tout » ce qu’il raconte « wie es kommt », comme cela lui vient sans censure délibérée mais pas sans contrainte psychique. Il s’agit pour lui de reconstruire « tout » ce qu’il dit à l’adresse d’un interlocuteur un peu spécial puisque celui-ci s’absente pour n’intervenir qu’occasionnellement sans prétendre réaliser des connivences immédiates par empathie.

 

Le résultat de la reconstruction, du réaménagement du passé peut être appelé une compréhension de la vie d’une personne concrète, mais il faut tout de suite préciser que ce n’est qu’une sorte de compréhension.

Cette compréhension est plus articulée en fin de parcours qu’au début, mais jamais transparente ni totale. Ce n’est pas une synthèse gouvernementale. C’est une espèce de puzzle où manquent des pièces, fort heureusement d’ailleurs, car les trous permettent que les choses bougent et circulent. L’exploration des rencontres qui ont été décisives par le biais de la mise en scène réactualisée, transférentielle, des personnages qui comptent, la reconstruction généalogique de ce qui a été transmis, le récit biographique d’une vie plus ou moins partagée, tout cela n’empêche nullement que des incohérences subsistent, que des courants contradictoires coexistent, qu’il y ait des idiosyncrasies auxquelles au fond on ne comprend rien. Le « fait social total » à comprendre, quelle qu’en soit l’échelle de grandeur, n’est jamais un monolithe. Le clinicien s’en rend compte s’il est attentif à la personne en face de lui, mais l’ethnographe comme Maurice Leenhardt vivant parmi les Canaques tout autant.

 

Scientifique ? Non. Respectueux face à ce qu’il n’est pas ? Il faut l’espérer.

Faut-il prétendre que l’attitude compréhensive de Marcel Mauss est « scientifique » ? Personnellement, je ne crois pas que cela ait un sens. Est-il « objectif » ? C’est encore à côté de la question. Ce qui est crucial, pour un ethnographe, pour un biographe comme le clinicien qui s’intéresse au devenir d’une maladie (die Kranheitsgeschichte, die Pathogenese, aurait dit Freud), et même pour tout spécialiste en sciences sociales, c’est qu’il soit respectueux envers l’altérité : il a le devoir professionnel de ne pas projeter les habitudes de sa propre vie en société, au demeurant tout sauf uniforme, sur une autre vie en société. Il doit réaliser à partir d’où il parle, une position peut-être comparable à celle d’autrui, mais plus probablement divergente de celle d’autrui, voire incommensurable à celle-là. Il a la charge de se battre contre son égocentrisme.

 

La divergence sociale : à comprendre, mais indépassable

Que les spécialistes des sciences sociales s’en tiennent à l’étude d’un domaine d’existence sociale restreint ou qu’ils privilégient d’envisager un « fait social total », de toute façon, il leur est difficile d’en dire quelque chose qui tienne. Difficile parce que toute « règle » connaît ses exceptions et finit par être modifiée : les acteurs sociaux ne vivent pas dans la conformité absolue aux usages, loin s’en faut puisqu’ils participent à les renouveler en les actualisant, et à les modifier jusqu’à les rendre désuets. Difficile encore puisque ces usages peuvent paraître étranges et même absurdes pour ceux qui ne les partagent pas, ou au contraire trop évidents, selbstverständlich, pour être observés avec une certaine distance par ceux qui y sont plongés.

Essayez donc de comprendre le traitement réservé aux femmes par Boko Haram, le programme d’extermination des juifs par l’Allemagne nazie et la destruction d’un patrimoine artistique antique par Daesh. Si vous y arrivez, je vous félicite. Je peux en dire quantité de choses, de ces pratiques, même en tant que clinicien, mais pas vraiment que j’en ferais autant, encore que je puisse me demandez comment j’agirais sous des conditions radicalement divergentes de celles que je connais habituellement. La compréhension, en somme, se heurte à la divergence radicale, et ne saurait être confondue avec une identification immédiate.

L’alpha et l’oméga de la démarche compréhensive reste l’arbitraire historique, soit : la divergence des configurations historiques concrètes, qui sont elles–mêmes solidaires de régimes d’historicité divergents, c’est-à-dire de manières singulières, entre elles divergentes, de s’instituer dans le temps, l’espace et le milieu. Cette divergence est présupposée quand-bien-même les chercheurs en sciences sociales reconnaissent qu’il n’y a qu’un genre humain. Et elle est confirmée quand bien même ils essaient de comparer des sociétés dans le but de découvrir ‒ sans jamais ni nulle part y arriver ‒ des universaux[3]. Et elle ne saurait disparaître quand bien même une comparaison étoffée des pratiques permet d’opposer des arguments solides à tout mythe d’autochtonie, de pureté ethnique et de génération spontanée[4].

En somme, il n’y a que les naïfs qui croient comprendre tout de suite. Et je crains que nous en soyons tous là, de temps en temps et même régulièrement.

À poursuivre.

 

[1] Leenhardt M., Do kamo. La personne et le mythe dans le monde mélanésien, Paris, Gallimard, 1947.

[2] Mauss M., Essai sur le don (1923-4), in Marcel Mauss. Sociologie et anthropologie, Paris, PUF (Quadrige), 1950, p. 147 et suiv., p. 204 suiv. et p. 273 suiv.

[3] Un exemple fort intéressant en la matière serait le livre de Philippe Descola, Par-delà nature et culture, Paris, Gallimard, 2005. Son point de départ est le constat indépassable qu’il existe des cosmologies non-occidentales, qui ne sont pas basées sur la distinction entre nature et culture. La tentative consiste ensuite à proposer une théorie englobante des manières de répartir les continuités et les discontinuités entre l’homme et son environnement. En même temps, on ne peut pas dire qu’il propose une théorie du fait social, qui explique en quoi le socius existe autrement qu’un animal.

[4] Un bel exemple en la matière serait le livre Comparer l’Incomparable. Oser expérimenter et construire, de Marcel Detienne, Seuil, Paris (Points, Essais), 2000. Comparatiste et helléniste, cet auteur qui ne croit pas que les Grecs de l’antiquité soient incomparables ainsi qu’une certaine histoire nationaliste a voulu le faire croire en parlant du miracle grec, s’intéresse par exemple à la comparaison des pratiques d’assemblée chez les Ochollo en Éthiopie, dans les cités toscanes et vénitiennes du XIIème et XIIème siècles et parmi les Cosaques du XVème siècle (p. 85-108), mais il présuppose quand-même l’existence de divers « régimes d’historicité » (p. 63-84).

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