Jan 142012
 

Mon expérience de l’autisme
Garance, autour d’Écouter Haendel de Scarlett et Philippe Reliquet, Gallimard, 2011

Écouter Haendel est une jubilation de Garance, enfant autiste. C’est aussi le titre d’un livre où ses parents racontent leur découverte lente et douloureuse de l’autisme de leur fille. Lente et douloureuse, mais aussi riche de compréhension, de sagesse et d’ouverture aux possibilités offertes à l’exploration de mondes autres que les nôtres, dits « normaux ».

Une clinique du sujet est forcément une clinique de la subjectivité, différente par exemple d’une clinique des corps. Une clinique de la subjectivité est forcément une clinique du transfert et implique le contre-transfert. Je ne peux aborder ce que je comprends qu’en exposant ma manière de comprendre. Écouter Haendel est un livre précieux, délicat, sensible, émouvant, habité par Garance, cette petite fille, jeune fille, préadolescente, adolescente, que ses parents découvrent progressivement autiste, nous guidant dans leur découverte, nous faisant à notre tour découvrir l’autisme comme si c’était la première fois que nous en entendions parler.
Garance n’est pas une enfant autiste comme les autres. Elle est unique et nous regarde de ses yeux bleus. Par temps d’orages théoriques, Garance est un rayon de soleil qui illumine et vivifie nos lourdes lectures. À travers les mots de ses parents, elle rend encore une fois vivants pour moi mon Jérémie et mon angelot  (Jérémie, enfant, en lutte contre l’autisme, la schizophrénie, la paranoïa », www.pradodeoliveira.org, aussi Topique, 2004, 87, 89-111 ; « Être seul avec un mort : solitude et identification narcissique », Dialogue, 129, 1995, Le sentiment de solitude)

Garance n’est pas seule, pas plus que Jérémie ou l’angelot ne l’ont été. Il y a une faute grave qui consiste à culpabiliser les parents des enfants autistes. Il y aurait une autre faute qui consiste à laisser croire qu’ils ne sont pas présents dans l’autisme de leur enfant. Comme le montrent les auteurs d’Écouter Haendel, ils vivent avec leur enfant. Eux et leur histoire.

Quand j’ai reçu l’information de la publication de ce livre à travers Laurent Levaguerèse et le site Œdipe, par un de ces problèmes qu’internet et l’informatique provoquent, j’ai lu Écouter Haendel, Scarlatti et Reliquet. J’ai immédiatement trouvé merveilleux qu’Œdipe et Laurent nous invitent à écouter Haendel et Scarlatti, mais Reliquet, je ne connaissais pas. J’ai été donc chercher sur les nuages ce musicien inconnu, contemporain sans doute de Haendel et Scarlatti. Parallèlement, j’ai écrit à Laurent pour lui faire remarquer l’immense faute de Gallimard à oublier le i final de Scarlatti. Ce n’est qu’alors que j’ai compris que l’un des auteurs de ce livre avait comme prénom Scarlett et l’autre Philippe et que les deux formaient un couple dont le nom de famille était Reliquet, qui, du coup n’était pas un musicien contemporain de Haendel et Scarlatti, mais un chercheur, écrivain et poète contemporain. Mais cette découverte n’a rien enlevé à mon trouble.

Les jours se sont passés. Je venais et revenais à Scarlett et Philippe Reliquet. Car les auteurs qui signent ensemble sont quand même rares. J’y vois, dans cette manière de signer, une sorte de fusion conjugale et d’indifférenciation dans le couple, dure épreuve imposée aux parents par des enfants comme Garance. Confrontés à cette manière particulière d’être au monde, ces parents n’auraient pu réagir qu’en se soudant, me suis-je dit. Sauf si c’était le contraire, mais comment le savoir ? Sommes-nous ceux qui font de nos enfants ce qu’ils sont ou ce sont eux qui ont fait de nous ce que nous sommes ? L’enfant, ancêtre de l’adulte – trouvais-je ma solution à mes pensées, en fin de compte sur mes enfants, qui tout autrement me semblent bien loin, sur d’autres planètes.

J’arrive à la fin d’Écouter Haendel. Garance a été confrontée à la disparition de sa grand-mère. « Bonne maman, la vieille bonne maman, est morte. » (S. et P. Reliquet, Écouter Haendel, Paris, Gallimard, 2011) Garance n’a pas manifesté de tristesse en présence de son visage immobile. Nous, si ! Ce sont deux paragraphes plus douloureux que les autres. Mais, alors, quand Garance se rendait au cimetière et disait aux morts de se lever et marcher, chapitre bien antérieur à celui de la mort de Bonne maman, c’était avant ou après ce dernier décès, c’était pour quels morts ? S’agît-il d’un effet littéraire qui consiste à irréaliser le temps ? Ou les parents de Garance se rendaient avec elle au cimetière en visite à d’autres morts, à ceux qui ont précédé Bonne maman. Jérémie et mon angelot étaient prisonniers des morts dont le deuil s’étendait longuement, longuement, créant une temporalité distendue à l’extrême, de toute façon trop longue, créant une forme de vie écartelée entre ralentissement et précipitation. (C’est ce que j’ai essayé de dire dans mes « Notes sur la culture, le délire, l’hallucination », Schreber et la paranoïa : le meurtre d’âme, Paris, L’Harmattan, 1996, pp. 267-290.) Comment savoir ce qui se passe quand les enfants comme Garance se bouchent les oreilles surtout quand aucun bruit ne se fait entendre ? Peut-être qu’ils entendent des bruits et des voix venues d’outre-tombe, se bouchant les oreilles pour ne plus les entendre.
Claudine Geissmann et Pierre Geissmann par exemple, auteurs d’une Histoire de la psychanalyse d’enfants, ou encore Henri Vermorel et Madeleine Vermorel, qui établissent et commentent la correspondance entre Freud et Romain Rolland, ou encore César Botella et Sara Botella, psychanalystes. Bien sûr, il y a Rosine et Robert Leffort, auteurs de L’enfant loup et le président. Certains reconstituent une histoire, les autres sont en prise directe avec l’autisme et la paranoïa, car, bien entendu, le président est le Président Schreber, alors que la désignation choisie pour le patient évoque l’Homme aux loups.

Scarlett et Philippe Reliquet reconstituent aussi une histoire, mais c’est une histoire singulière, celle de Garance, pour qui l’histoire familiale semble se résumer à une grand-mère morte et beaucoup de voyages où elle rencontre beaucoup d’étrangers. Cela me rend curieux de ces gens dont je cherche à lire d’autres livres. Ensemble, ils signent un livre sur Henri-Pierre Roché, l’enchanteur collectionneur et un autre comportant sa correspondance avec Marcel Duchamp, en 1999 et 2011, respectivement, à un peu plus de dix ans d’écart. Aujourd’hui, il est difficile de se souvenir de Roché, auteur de Jules et Jim et de Deux anglaises et le continent, outre un grand nombre de nouvelles inédites. Ses deux livres remarquables ont été filmés par Truffaut. Ces deux hommes souffraient de se comparer à Don Juan. Mais, tout seul, Philippe Reliquet a écrit L’Outrage et Gilles de Rais, Maréchal, monstre et martyr, en 1972 et 1982, à dix ans d’écart. Je n’ai jamais pensé à Gilles de Rais comme à un martyr. Un coupable condamné n’en est pas un, même s’il prétend l’être. Gilles de Rais a été le violeur et le meurtrier officiellement de cent quarante enfants, avant d’être arrêté et condamné à mort en proie à un délire mystique.

Vu le grand écart temporel entre ces œuvres et surtout entre les œuvres où Philippe Reliquet signe seul et celles qu’il signe avec Scarlett Reliquet, je me demande si Garance était déjà née à l’époque du premier livre de son père, ou à l’époque du premier livre signé ensemble par son père et sa mère. Ou si elle était née entre-temps. Je m’interroge aussi sur la possibilité que les ombres de Gilles de Rais et de Ruché aient pu tomber sur son chemin : « l’ombre de l’objet tombe sur le moi », écrit Freud dans Totem et tabou et dans Deuil et Mélancolie. Dures et sombres questions pour reconstituer l’histoire d’un enfant dit autiste, de manière à lui apporter une perspective tridimensionnelle et polyphonique. Les fantasmes de mort, sinon les morts eux-mêmes ou, des séparations violentes, dont le deuil n’a pas pu être fait, hantent toujours les sources de l’autisme.

L’autisme n’est un problème d’accès au langage que dans la mesure où celui-ci suppose un deuil inaugural, un deuil du monde des choses et des êtres. Sans ce deuil, êtres et choses restent indissociables, fragmentés, en lambeaux.

Prado de Oliveira

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  One Response to “Mon expérience de l’autisme”

  1. Georges Bataille compare Gilles de Rais à un enfant – Reliquet avait certainement lu "la tragédie de Gilles de Rais" de Bataille, introduction aux traductions du procès de Glles.  En outre, Bataille parle de la grande théâtralité du personnage, autour de son amour pour les chants, et la sorcellerie.  Si, comme vous vous demandez, la petite autiste était déjà née, on peut voir l'intérêt pour Gilles de Rais, meurtrier d'enfants enfantin et exécuté devant des spectateurs hautement émus, aux réactions complexes.

     

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