Apr 102017
 

La logique des malades : rond rond macaron …

(Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 13)

 

La psychopathologie au service des sciences humaines

Il y a Freud et il y a Freud. Le praticien ne procède pas de la même façon que le théoricien. Lorsqu’il théorise en tant que métapsychologue, Freud procède noso-analytiquement.

Pour expliquer le fonctionnement psychique, il applique le principe du cristal. La théorie de l’appareil psychique qu’il propose, est élaborée en référence aux brisures que les diverses maladies psychiques révèlent chacune à sa manière, isolément des autres. Confronté à d’autres problématiques cliniques qu’auparavant, Freud reformule sa première topique. Il révise la théorie des instances qui composent l’appareil psychique et en constituent les forces dynamiques, parce qu’il essaie de prendre en compte non seulement ce que les névroses, mais également la mélancolie et la paranoïa e. a. lui en apprennent. Et à ses yeux cette théorie de l’appareil psychique ne vaut pas que pour les malades, mais pour tout un chacun.

Cela n’empêche pas que Freud puisse être contredit et dépassé, à nouveau, mais cette fois par quelqu’un d’autre. Toute théorie crée ses propres apories. On ne saurait par exemple omettre de s’intéresser à tout ce qui est pré-œdipien, bien au-delà de ce que Freud nous en dit. Et encore une fois, les travaux de gens comme Mélanie Klein et Donald Winnicott ont un intérêt anthropologique, et pas uniquement psychopathologique. De même, le schéma L de Jacques Lacan peut être compris comme une reformulation de la deuxième topique freudienne, qui prend mieux en compte les enseignements des psychoses. Et ce schéma, encore une fois, ne parle pas uniquement des psychotiques, mais de l’humain tout court, de l’interaction entre le Symbolique et l’Imaginaire en particulier.

Mais pourquoi Freud recourt-il à la noso-analyse ? Ne pourrait-il pas proposer une théorie de l’appareil psychique sans chercher les principes de la découpe dans les maladies ? Ne pourrait-on pas plus généralement diviser les problèmes en sciences humaines sans s’intéresser aux maladies qui sont le privilège de l’humain ?

 

L’ingéniosité des théoriciens

Face à l’ambiguïté et la complication des phénomènes humains, il existe mille manières et plus pour explorer l’hypothèse d’une raison qui serait caractéristique de certaines activités humaines, celles-là et pas d’autres. Il n’est au fond pas difficile de pratiquer la division conceptuelle des problèmes en un premier temps, comme Descartes le proposait, ni impossible de pratiquer la généralisation et la recomposition conceptuelles en un deuxième temps, bachelardien. Il suffit à la limite de dire simplement les choses suivantes : 1. « ceci n’est pas cela », et puis « ce qui n’empêche pas que ceci ne soit qu’un exemple particulier de cela qui est plus général » ; et 2. « ceci fait nécessairement partie de cela, mais pas d’autre chose encore qui est-au-delà », et puis « ce qui n’empêche pas que tout cela puisse se combiner ». Mais les énoncés concrets que l’on aurait formulés, tiendraient-ils s’ils étaient confrontés au réel qu’on prétendrait expliquer ?

 

Un linguiste par exemple qui cherche à échapper aux écueils du positivisme, peut formuler des lois langagières qui expliquent ce que les locuteurs disent effectivement, ce qu’ils pourraient également dire, mais aussi ce qu’ils ne disent pas, ce qu’il leur est impossible de dire. Et ce linguiste peut faire preuve de beaucoup d’ingéniosité : il organisera son matériel de recherche en le réécrivant par une formalisation afin de prouver ce qu’il avance. Mais qu’aurait-il trouvé ? La formalisation qu’il y introduit ? Ou celle qui s’y trouverait de toute manière sans qu’il l’y introduise, celle du locuteur qui n’a pas attendu le linguiste professionnel pour parler, celle que Jean Gagnepain appelle « la formalisation incorporée » ?[1]

Autrement dit, qu’est-ce que ce linguiste aurait prouvé ? En tout cas le fait qu’il sait exploiter ses capacités langagières. Peut-être même davantage, à savoir ce que sont ces capacités, les principes du fonctionnement langagier lui-même, présupposés et mis à profit par ce linguiste comme par tout locuteur. Mais puisque l’homme prend ses propres activités comme objet d’étude en sciences humaines, il y a de fortes chances qu’il retrouve dans le matériel qu’il se donne et qu’il organise à sa manière, ce qu’il y a projeté. Il tourne alors en rond : rond rond macaron …

Qu’est-ce qui résiste à l’ingéniosité du chercheur en sciences humaines ?

 

Peut-on échapper à la circularité ?

Pour certains le seul moyen d’échapper à la circularité en sciences humaines (je retrouve ce qui j’y mets), est le recours à l’examen des dysfonctionnements. Là, argumentent-ils, le matériel se désorganise spontanément, mais jamais complètement ni indistinctement : quelque organisation subsiste, mais sans frein, elle devient envahissante, faute du reste qui pourrait l’équilibrer.

Là, on risque de se frotter à quelque chose qui résiste de soi, sans qu’on l’y projette. Le malade n’est pas malade n’importe comment : le matériel, à titre d’hypothèse, n’est pas qu’aléatoire, mais contraint de manière spécifique et partielle. On n’est pas aphasique comme on veut. Et il n’y a pas 10.000 espèces d’aphasie, même s’il y a 10.000 aphasiques et plus, et 10.000 manières de vivre son aphasie et plus : anthropologiquement, on a de bonnes raisons de croire qu’il y a des Broca et des Wernicke, et que leurs problèmes se situent soit du côté de l’organisation structurale du son (phonologique) soit du côté de l’organisation structurale du sens (sémiologique).

 

Est-ce dire que le matériel clinique se présente à ciel ouvert, et qu’il soit possible de formuler des énoncés immédiats au sujet du fonctionnement aphasique ? Non. Est-ce dire qu’il n’y a qu’une seule manière de théoriser le fonctionnement aphasique ? Non. Est-ce dire que toutes les manières de théoriser leur fonctionnement se valent ? Non, ce que Jakobson par exemple en a dit, tout en s’appuyant sur ses études de l’aphasie pour parler du langage tout court, donc du langage de tout locuteur non aphasique, du langage qui est le propre de l’humain mais d’aucun autre animal, a été nécessaire mais est actuellement dépassé.

 

Les mots ne sont pas des étiquettes

Freud, disais-je, élabore sa théorie de l’appareil psychique, « en référence aux » brisures que les diverses maladies psychiques révèlent chacune à sa manière, isolément des autres. Je n’ai pas dit qu’il conçoit l’appareil psychique « sur la base » de ces brisures. Pourquoi ? Parce que stricto sensu aucun énoncé, aussi particulier et précis qu’il puisse être, n’est basé sur ce qui s’observe. Des énoncés de base, au sens (néo)positiviste du mot, cela n’existe pas[2]. Même ces énoncés-là sont déjà des théories, et non le reflet immédiat des états de choses. Il y a un écart entre la théorie et le réel. Les mots, autrement dit, ne sont pas des étiquettes.

La théorie oriente l’observation, la cadre, fournit des questions qui font chercher d’une certaine manière. Inversement, le réel résiste, oblige à préciser, compléter, corriger, du moins dans une perspective scientifique : il donne de quoi confirmer et falsifier les hypothèses, c’est-à-dire il contraint le théoricien observateur ou expérimentateur à décider, je dis bien décider, si l’écart est acceptable ou non. Et cette décision, ainsi que l’ont très bien vu tout Thomas Kuhn et Imre Lakatos, n’est jamais instantanée. La ténacité est une qualité dans la recherche, autant que l’inventivité anarchique chère à leur interlocuteur tout sauf consensuel Paul Feyerabend. Et la recherche s’exerce dans le contexte de paradigmes, des paradigmes qui peuvent coexister, se faire la concurrence et être en conflit; elle se présente sous la forme de programmes de recherche mis en oeuvre par des scientifiques appuyés par des épistémologues, tous occupés à réaliser et approfondir des hypothèses fondamentales constituant ensemble un noyau dur protégé par une ceinture d’hypothèses auxiliaires[3].

 

Que tout énoncé soit théorique, n’implique cependant pas que toutes les théories soient nulles, qu’on ne puisse donc rien connaître. Et pas non plus que toutes se valent. Ni d’ailleurs qu’une théorie jugée confirmée jusqu’à preuve du contraire soit nécessairement la seule qui vaille par rapport au réel examiné (plusieurs théories concurrentes peuvent être d’égale valeur).

Personnellement, je n’éprouve ainsi aucune difficulté pour reconnaître par exemple, dans le domaine qui m’intéresse plus particulièrement, le champ sociologique à explorer à titre d’hypothèse par la confrontation aux perversions et psychoses, que ce que les Szondiens belges peuvent dire au sujet de la paranoïa et de la schizophrénie et cetera soit tout aussi intéressant et pertinent que ce que peuvent en dire des chercheurs médiationnistes. Idem pour les auteurs déjà cités (Freud, Winnicott, Mélanie Klein, Lacan), et d’autres encore. C’est divergent, mais très instructif. Sauf qu’on ne peut pas tout explorer et tout connaître.

 

De toute manière l’écart entre la théorie et le réel est à rapetisser autant que possible, que l’on observe ou que l’on expérimente. Cet écart devient même l’enjeu de l”expérimentation. Le test du théoricien qui sert à mettre à l’épreuve ses hypothèses explicatives est lui-même soumis à un test, le test du malade. Pour mesurer l’écart entre la théorie et le réel à concevoir, il faut effectuer le test du test[4]. L’expérimentateur, argumente H. Guyard, à mon sens un expérimentateur de génie, propose un test aux malades pour mettre à l’épreuve ses hypothèses, mais le malade, aphasique en l’occurrence, en dispose comme il peut et ne peut s’empêcher de le faire : ce malade contraint ainsi l’expérimentateur à reformuler ses tests jusqu’à ce que la théorie et les faits, en se rapprochant « de proche en proche », soient jugés suffisamment concordants, ou le contraire.

 

Un choix engagé

Cela étant, peut-on expérimenter avec des psychotiques comme avec des aphasiques ? Bonne question ! Et je suis trop prudent, et tout simplement trop ignorant, pour dire oui sans plus. Mais on peut raisonner par analogie, à partir des questions du langage. Et on peut ainsi formuler des hypothèses nouvelles qui ne traitent pas de l’homme locuteur, mais, mutatis mutandis, de l’homme en tant que socius. C’est ce qu’a fait Gagnepain, et c’est ce qu’ont fait et continuent de faire ses collaborateurs et anciens élèves dont je suis.

 

Personnellement, je crois qu’on peut de la sorte en tout cas orienter ses observations de manière pertinente, dans le but de distinguer et de départager les choses anthropologiquement. Tout cela en pratiquant la noso-analyse, psychopathologique en l’occurrence, ne fût-ce qu’à des fins heuristiques. Certains trouvent cela irrespectueux. D’autres sans intérêt pour la pratique. D’autres encore impossible par principe. Ils ne veulent même pas utiliser le concept de maladie quand il s’agit de parler de l’humain.

Je ne suis pas de ces avis. Le fait d’avoir pu fréquenter des gens en milieu psychiatrique et pas seulement dans un cabinet privé, ne me donne aucune raison de croire que la maladie mentale, cela n’existe pas, soit : je ne crois pas que l’écart entre le réel et ce que l’on en dit, est tel qu’on ne puisse opposer du pathologique à ce qui ne l’est pas, je décide autrement dit de parler en ces termes, certainement en tant que théoricien occupé par la conception de principes de fonctionnement. Et ce n’est pas non plus tout ce que je puis observer au quotidien dans les actualités qui me fera changer d’avis.

 

Mais qu’en est-il de la pratique ?

Le fait d’avoir pu fréquenter une institution où l’on pratique la psychothérapie institutionnelle, comme le fait d’exercer en tant que psychanalyste, ne me donnent aucune raison de croire que le théoricien qui pratique la noso-analyse pour faire des sciences humaines, soit nécessairement quelqu’un qui se croit maître de la situation clinique concrète, soit : un expert capable de prédire quels seront les effets de ses actes sur les personnes avec lesquelles il travaille.

On peut parler au nom de Foucault. On peut critiquer l’idée même de maladie psychique. On peut et on doit critiquer les abus du pouvoir psychiatrique quand il y en a. Mais l’histoire de la folie que Michel Foucault a écrite, a été contredite, et avec de bons arguments je crois, par Marcel Gauchet et Gladys Swain, dans leur livre La pratique de l’’esprit humain. L’institution asilaire et la révolution démocratique. Ces auteurs, justement, attirent l’attention sur ce moment où l’on entrevoit l’affinité entre le fonctionnement de tout un chacun et le fonctionnement maladif, ou l’altérité du « fou » n’est plus une altérité radicale, un moment à situer avant que certains ne pensent qu’il faille enfermer les gens.

Par ailleurs, je ne regrette pas d’avoir moi-même quelques idées pour me rendre compte du fait que je n’ai pas à faire dans tel ou tel cas à un névrosé, mais à un psychotique ‒ ce qui n’est pas toujours évident. L’attitude que j’adopte en tant que praticien n’est alors pas la même. Il me semble que c’est exactement cela que nous apprennent déjà des penseurs comme Donald Winnicott et Mélanie Klein : le travail clinique à faire n’est pas le même, car le problème n’est pas le même. Mais il est naïf de croire qu’on puise déduire comment agir à partir de la théorie, qu’il suffise d’avoir appris à penser pour automatiquement savoir comment agir. Ce serait se tromper de genre.

À poursuivre.

 

[1] Gagnepain J., Du vouloir dire. Traité d’épistémologie des sciences. 1. Du signe. De l’Outil, Paris, Livre et communication, 1990, p. 6 (1982).

Voir aussi idem, Raisons, in Tétralogiques 1. Problèmes de glossologie, Rennes, Presses Universitaires de Rennes 2, 1984, p. 3-5 ; Avant-propos du L.I.R.L., in Tétralogiques 2. Pour une linguistique clinique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes 2, 1985, p. 1-3 ; et GUYARD H., Propos introductifs à l’expérimentation clinique : du concept d’objet à la formalisation incorporée. La procédure des grammaires élémentaires induites, in Anthropo-logiques, Louvain-la-Neuve, Peeters, 2, 1989, p. 25-42.

[2] Voir par exemple Schotte J.-C., La science des philosophes. Une histoire critique de la théorie de la connaissance, Bruxelles, De Boeck (Le point philosophique), 1998, p. 90-109.

[3] Voir par exemple Schotte J.-C., La science des philosophes. Une histoire critique de la théorie de la connaissance, Bruxelles, De Boeck, 1998, p. 115-139.

[4] Guyard H., Le test du test. Pour une linguistique expérimentale, in Tétralogiques 2. Pour une linguistique clinique, Rennes, Presses Universitaires de Rennes 2, 1985, p. 37-114, e. a. p. 48 et suivantes.

Remarque : Hubert Guyard, entretemps décédé, était un spécialiste des aphasies, mais pas uniquement, loin de là, puisqu’il a produit des articles remarquables dans des domaines anthropologiques autres que celui du seul langage, souvent en collaboration.

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