Mar 202017
 

La logique des maladies : des sciences sociales

(Des mots, des ouvrages, des actes et des normes 9)

 

Les statistiques qu’on retrouve sous forme de nomenclatures dans les manuels diagnostiques des troubles mentaux, le DSM et la CIM, qui ne définissent ni ne départagent les symptômes répertoriés sur la base d’hypothèses explicatives de la logique des maladies, et qui présupposent dès lors une norme de santé historiquement située, relèvent de ce qu’on appelle les « sciences sociales ».

 

La recherche des configurations historiques

Celles-ci ne s’intéressent pas au fonctionnement social de l’humain mais bien plus aux configurations historiques concrètes de l’existence dans telle ou telle société ‒ configurations qui présupposent justement ce fonctionnement seul capable d’expliquer ces divergences elles-mêmes.

Circonscrire et décrire des configurations

Les auteurs de ces sciences sociales, quelle que soit leur démarche, ont à circonscrire ces configurations, dans le temps, dans l’espace, dans le milieu.

Puis ils les décrivent, en essayant d’y découvrir des « lois », des « régularités », soit : des usages plus ou moins communs. Parfois, ils introduisent à cette fin des concepts et des hypothèses sociologiques proprement explicatives, la division du travail (E. Durkheim) par exemple, l’interdit de l’inceste (Cl. Lévy-Strauss), ou l’arbitraire de la loi (P. Bourdieu). Parfois ils s’appuient sur une démarche compréhensive, des ethnographes par exemple qui travaillent à la manière de Marcel Mauss. Parfois aussi ils traitent les « données » qui ne sont pas réellement données mais sélectionnées et associées par leurs soins, statistiquement. Parfois encore ils comparent les usages : des langues, des littératures, des religions et des systèmes de droit par exemple.

Mais jamais ni nulle part ils n’arrivent à établir sans dispute avec leurs collègues les frontières de ces configurations. Les régularités propres à telle ou telle configuration, éventuellement communes à plusieurs d’entre elles, restent un sujet à débattre. Une bonne part de leurs discussions tourne autour de ces difficultés.

 

Critiquer des configurations

La plupart du temps ces auteurs en sciences sociales prétendent aussi apprécier ces configurations. Ils le font à partir d’un contexte singulier, le leur, qui peut lui-même être conflictuel. L’enjeu des recherches n’est alors pas purement informatif, contemplatif mais possède une dimension critique, et même autocritique. Ce qui se dit n’est pas neutre ni ne laisse indifférent, axiologiquement parlant.

L’intérêt des ethnographes par exemple pour les usages qui ne sont pas les nôtres, tient à divers motifs. Il n’est sans doute jamais étranger aux confrontations radicales, potentiellement destructrices entre les cultures. Il en était ainsi du temps d’Hérodote quand les cités grecques ont dû se défendre contre un ennemi commun, l’empire des Perses. Il en a été ainsi depuis l’expansion hégémonique des empires coloniaux européens. L’intérêt varie alors du goût folklorique pour l’exotisme, celui des premiers grands voyageurs européens par exemple à la recherche de l’Eldorado, à l’envie de montrer que les sauvages ne sont pas si sauvages, que la pensée mythique est une pensée aussi, comme c’est le cas chez l’auteur des Tristes tropiques, Claude Lévi-Strauss.

Rarement encore l’intérêt pour la diversité tient à la conviction que l’humanité progresse inexorablement vers des lendemains qui chantent. Les ethnographes auraient peut-être même tendance à regretter ce qui n’est plus et à vouloir rendre honneur à des sociétés menacées ou disparues qui pourraient encore nous apprendre quelque chose. L’économie du don par exemple, trobriandaise e. a., étudiée par Marcel Mauss, une forme d’économie solidaire tout sauf économe bien que très compétitive. Ou l’exercice d’un pouvoir sans état examiné par Pierre Clastres, dans La société contre l’état, un pouvoir sans monopole de la violence, sans hiérarchie, sans véritable chef, pratiqué par certains petits groupes amérindiens, guerroyant entre eux, mais certainement pas réduits à une économie de subsistance.

Les spécialistes des sciences sociales pratiquent donc la critique sociale. Et pas uniquement envers des sociétés perdues ou oubliées, à l’autre bout du monde. Nul n’est surpris si un économiste critique des pratiques actuelles au nom du système de valeurs dominant ou au nom de systèmes alternatifs, en opposition au système dominant. Certains économistes plaident donc pour le libre-échange sans entraves en prétextant que ceci et cela, alors que d’autres dénoncent au contraire les préjugés de leurs collègues néolibéraux et en appellent à plus de solidarité. En tant que clinicien, je ne saurais donc être surpris que certains économistes examinent comment limiter les dépenses pour la santé publique en critiquant ce qu’ils prennent pour des gaspillages, alors que d’autres critiquent l’engouement managérial dans le but de défendre les intérêts des patients qu’ils estiment déshumanisés, broyés par la logique administrative des coûts.

 

Travailler des configurations

En sciences sociales, les chercheurs se profilent aussi comme artisans de l’ingénierie sociale, le social engineering, la plupart du temps à des fins plus économiques qu’éthiques, soit au nom de normes élaborées à travers un débat public soit au nom de normes au contraire soustraites à la discussion. Il s’agit dans ce cas de travailler de manière aussi efficace que possible les problèmes d’une société circonscrite dans le temps, l’espace et le milieu. Tout se passe comme si ces artisans du social voulaient fabriquer une autre société. Des économistes par exemple prétendent corriger celle qui est là, en proposant des politiques (légales, éducatives, publicitaires, médicales, managériales, technologiques, fiscales et cetera) grâce auxquelles on pourra, prédisent-ils, accomplir l’essor d’un appareil productif plus performant, plus compétitif, plus « rationnel » et délesté d’une administration jugée inefficace, trop lourde, trop coûteuse.

Et la « preuve » du perfectionnement accompli sera dans bien des cas fournie par de nouveaux chiffres – procurés dans un contexte politique singulier, et évidemment discutables à bien des égards. Il se peut que certains chiffres à prendre en compte ne soient pas communiqués, par exemple les chiffres des évolutions à long terme et ceux des coûts invisibles : on n’en parle pas, alors que ces chiffres apparaîtront peut-être dans la comptabilité de la même entreprise, du même secteur ou du même pays, mais dans une autre rubrique ou quelques années plus tard. Éventuellement, ce n’est pas rare du tout, au contraire, ces chiffres feront surface dans la comptabilité d’une autre entreprise, d’un autre secteur, d’un autre pays, et pourquoi pas, dans celle d’un autre continent. On sait maintenant, depuis une décennie au moins, que les banques par exemple privatisent les gains, et communautarisent les pertes. Et aucun GSM ne peut être fabriqué sans tantale, donc sans coltan, mais le coût humain des guerres sordides en Afrique centrale d’où provient ce minerai indispensable à la production des téléphones mobiles, n’apparaissent pas dans la facture des géants qui se livrent bataille pour accaparer le marché.

On sait aussi depuis longtemps, toujours en économie, qu’il suffit de modifier le choix des indicateurs macro-économiques pour obtenir une évaluation bien différente et nettement moins favorable de l’état d’une économie. À quoi bon se vanter des performances industrielles d’un pays si on oublie de parler des catastrophes environnementales et sanitaires que l’industrialisation sans retenue provoque ? C’est bien beau d’enregistrer une croissance économique en indiquant le développement du tourisme international, du commerce global, et des investissements internationaux, mais il faut être naïf pour croire que la facture fiscale, sociale et écologique des vols low cost, des produits made in China, et des prêts et emprunts fictifs au sein d’un même groupe opérant à l’échelle mondiale, ne soient pas à payer par quelqu’un, même si on ne sait pas (encore) par qui. De même, que signifie la rentabilité d’une firme pour ses actionnaires si on ne dit mot des licenciements, des harcèlements, des burn out et des suicides parmi le personnel ?

Par ailleurs, il arrive également que les économistes ne précisent pas que les procédures de récolte des chiffres aient pu être changées, de sorte que la comparaison des chiffres d’avant et d’après ne signifie plus grand chose. Cela permet pourtant plus d’une fois de relativiser drastiquement les prétendus résultats. On a par exemple modifié le calcul du nombre des chômeurs, en évacuant tout chômeur au-dessus d’un certain âge. La situation réelle ne s’est pas améliorée, mais le compte-rendu qu’on en présente au public a été manipulé par les spécialistes de la communication. Spin doctors run the show. And the show must go on, always.

 

Toutes ces pratiques valent ce qu’elles valent, mais on ne saurait prétendre que c’est ça, les sciences humaines. Celles-ci sont censées expliquer des fonctionnements, rendre intelligible une causalité, en l’occurrence : les logiques de divers types de malades, et à partir de celles-là, celle de tout un chacun.

Leur objectif n’est pas de retravailler des (ir)régularités propres à certaines configurations historiques afin d’en améliorer la qualité selon des normes historiquement contingentes.

À poursuivre.

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